La cigarette : déclin d’un mythe ou dictature d’une époque ?
| La chronique |
Si nous pensons la société comme un grand corps collectif et si nous prenons en compte l’évolution du phénomène de dépendance, nous pouvons interpréter la soudaine désaffection pour la cigarette comme, notamment, un basculement du corps de la société dans une accoutumance tourmentée et dans une auto- culpabilisation de plus en plus marquée.
La sensation de cette « première bouffée. Longue. Interminable. Jusqu’au fond du ventre. » dont parle Josette Pratte dans « Les Persiennes » fait place à une habitude toxicologique qui ne procure à l’organisme qu’une satisfaction coupable et ne laisse dans la bouche…qu’un goût de cendres.
Nos sociétés ne sont-elles donc pas, à l’instar de l’individu fumeur, passées de l’heure de la parfaite idylle avec la cigarette, à l’heure de la vérité où l’élégante détente délicieusement enfumée fait place à la crispation névrotique et où, à la place des écrivains et des cinéastes qui naguère élevaient le tabagisme en style de vie, maintenant interviennent précipitamment médecins et hygiénistes ?
C’est juste une manière imagée d’essayer d’expliquer cette soudaine détermination de l’Occident de lutter contre la fumée. Car, parfaitement justifiée par les statistiques de la mortalité tabagique, c’est notamment par son caractère subit que cette grande mobilisation étonne. Les méfaits de la cigarette n’étaient pourtant pas totalement ignorés dans le passé !
Les avis sont partagés, les fidèles de l’« allumeuse » dénonçant une dérive sanitaire et un interventionnisme des autorités dans la sphère privée et les détracteurs, eux, s’en prenant au cynisme des grandes firmes productrices de tabac (surtout dans les pays du Tiers monde et en Europe de l’Est) et en avançant le témoignage éloquent des chiffres.
Des chiffres terrifiants et qui indiquent, d’après des données de OMS, ni plus ni moins de 100 millions de personnes mortes des effets du tabac au XX-ème siècle : c’est plus que les victimes de l’alcool, de la drogue, de l’amiante, des accidents de la route et du terrorisme réunis ensemble, les prévisions étant que la mortalité tabagique augmentera de six fois au XXI- ème siècle !
Les arguments du désamour que témoignent actuellement nos sociétés à la cigarette sont donc là - irréfutables, invincibles. Et la fumée doit désormais nous laisser … de glace. Mais on ne saurait pas refuser à l’intruse tant décriée un dernier honneur – à elle, qui, d’ailleurs, a si souvent été l’objet du dernier vœu des condamnés. Et cet ultime honneur serait de lui reconnaître sa part dans la construction de la modernité culturelle et de l’image que le monde moderne a voulu se donner de lui- même.
On peut même aller jusqu’à dire que notre civilisation contemporaine est jalonnée de … mégots. Des volutes voluptueuses du flirt amoureux au, notamment, dernier vœu du condamné à mort, en passant par la fumée s’exhalant rêveusement du cendrier des écrivains et des créateurs d’art, la cigarette a accompagné notre monde dans le meilleur comme dans le pire, dans le frivole comme dans le sérieux, dans l’accessoire comme dans l’essentiel.
Que l’on le veuille ou pas, même après sa disparition des lieux publics, elle restera encore longtemps présente dans les consciences.
Dessy Damianova – Rédactrice d’ACTU PME
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